Mesdames, Messieurs, bonsoir.

Précisons d’emblée que je ne suis pas commerçante, mais que je vous parle en tant que conseillère communale popiste, membre du groupe AGT qui ne compte aucun commerçant. Je déclare donc mes non-intérêts, non intérêt électoraliste aussi puisque les commerçants ont plus tendance à voter à droite qu’à gauche de la gauche. En revanche nous sommes consommateurs, donc concernés mais pas consultés, à moins d’une votation populaire. Nous sommes ces clients qui ne répondent pas à l’attente des commerçants, écrit noir sur blanc, alors qu’on aurait pu penser que les commerçants se doivent de répondre à l’attente des clients. Mais apparemment les clients ne se laissent pas aussi facilement manipuler que souhaité par les instigateurs du City management.

Jugez plutôt: ouverture nocturne lors de l’inauguration officielle du métro le 19 septembre: un flop; les commerces des portes St François: désespérément vides. Je pourrais m’arrêter là et conclure simplement: City management et Marketing urbain, un fiasco total.

L’échec du City management tel que proposé était prévisible. Le texte de mon intervention au Conseil communal pourrait être cité mot pour mot, sauf qu’il n’est plus nécessaire de le présenter comme ce qui doit arriver, mais comme étant arrivé, y compris les centaines de recours annoncés. Et plus d’un conseiller communal aujourd’hui estime avoir été floué, qui croyait à une vraie démarche participative. Nous, nous avions fait notre petite enquête: le City Management, les commerçants n’en voulaient pas, même des commerçants du centre ville. Car ils n’ont pas tous les mêmes besoins en matière d’animation. Ainsi  le luthier de la rue de Bourg, Mastrangelo, ne vendra pas un Stradivarius de plus le soir d’Halloween.  Les associations professionnelles, ni les sociétés de développement n’ont été consultées. Quant aux animations  jusqu’ici proposées, elles suscitent plus de critiques que d’enthousiasme. Les 99.999 ballons ont fâché et le bilan commercial n’a pas répondu à l’attente.  De l’argent fichu en l’air! Le 19 septembre a prouvé que, pour les gens de Lausanne et environs, une ville animée telle qu’ils l‘aiment, c’est une ville en fête et pas le paradis du shopping, que veut créer Declic. Les animations de Noël n’ont pas attendu la venue d’un city manager, ni au centre ni dans les quartiers; on se souvient de la crèche de Giaquinto qui attirait toute la ville au bd. de Grancy. La différence, c’est que les bénéficiaires de ces «events» au centre n’ont plus besoin de financer l’organisation de leurs fêtes de Noël.  Halloween est en perte de vitesse, le City management n’est plus sur la liste des partenaires de BDfil, et pour le reste, je ne sais trop que citer qui justifie les taxes exigées.

Mais reprenons un peu la genèse de l’affaire. Les deux volets, marketing urbain et city management, des notions importées des pays anglo-saxons comme l’usage de l’anglais le prouve, nous ont été présentés en duopack, mais à tel point imbriqués qu’ils se confondaient. On a manifestement voulu que les uns votent au nom du marketing urbain ce que les autres voulaient imposer au nom du city management, lequel propose en clair que tous les commerçants paient pour dynamiser l’hyper-centre de la ville, et principalement sauvegarder certains commerces de luxe rue de Bourg - St François, un centre cité d’innombrables fois dans les documents, et qui, ai-je lu, doit attirer une nouvelle clientèle de cadres et de banquiers. Par ailleurs il est manifeste, et ce n’est pas écrit entre les lignes, mais noir sur papier glacé dans Economie Lausanne, qu’on veut réouvrir la ville aux voitures. Tant pis pour les Lausannois,  disait un commissaire «si la revitalisation du centre (encore le centre!) doit occasionner quelques nuisances  en terme de circulation, elles sont inévitables».

Dans le préavis, on parlait d’une taxe de 150fr par personne avec plafonnement à 20.000fr. et voilà qu’elle est de 240fr. le plafonnement d’abord rabaissé a été finalement maintenu à 20.000fr. Ce n’est pas le seul point sur lequel le préavis laissait planer un flou tout sauf artistique, ce que le syndic appelait une certaine souplesse de fonctionnement. Lors du vote, nous n’avions pas le règlement d’application, il devait être rédigé ultérieurement, et par Declic. Pas de cahier des charges du City manager, sinon qu’il doit dynamiser le centre ville et gérer le tout comme s’il s’agissait d’un hypermarché, ce que n’est justement pas une ville et c’est bien là l’erreur. Son cahier des charges allait être établi par la Fondation où siège Declic, dont le Citymanager est secrétaire général. On n’est jamais mieux servi que par soi-même! Pas de délimitation entre centre et quartiers périphériques, le plan soi-disant annexé manquait, il était en phase de réalisation. Et les commerçants devaient payer pour des idées nouvelles qui n’existaient pas encore…mais personne ne savait lesquelles.

Revenons-en aux commerçants. Alors que la droite, pour laquelle ils sont certainement nombreux à voter, se bat contre tout impôt supplémentaire, cette même droite impose une nouvelle taxe, dénommée charge de préférence et qui devient un impôt affecté, et ceci sur tous les commerces, mis à part l’hôtellerie. A souligner, nous y reviendrons. Et qui plus est au prorata du nombre de personnes qui  travaillent dans ces commerces. Le kiosquier de la Harpe avec un employé paiera la même somme que le bijoutier de la rue de Bourg avec une vendeuse. A chiffre d’affaire inégal!

Dès lors la question se pose: qui est vraiment derrière ce City management? Le projet qui date d’il y a plus de quatre ans est un projet concocté par Declic; en font partie Lausanne tourisme, Le Trade club, l’Association des commerçants de Lausanne. A la présidence de cette association, Mme Martine Fiora Gutmann, hôtelière; tiens, tiens, les hôteliers ne sont pas taxés. Or la «nuit des étoiles», celles des hôteliers, profite des nocturnes de Noël. Le président du Trade Club est le directeur de Manor; tiens, tiens, il y a plafonnement des taxes. Et puis, alors que la taxe individuelle a été augmentée, le plafonnement n’a pas changé au profit des grands commerces. Révélatrice aussi, la verrée du début d’année de l’ACL, une association qui n’est pas du tout représentative de l’ensemble des commerçants lausannois; dans les salons feutrés du Lausanne-Palace, le choix du lieu est déjà révélateur, il y avait moins de commerçants, beaucoup moins, que de politiciens, radicaux surtout, et de journalistes. Mais aucun petit commerçant de quartier.

Les commerçants que j’ai interrogés n’ont donc été ni consultés ni informés, ils ne croient pas à l’opportunité et à la moindre efficacité du projet et ne veulent pas de cette taxe.  Et si certains, qui disent non au City management, la paient quand même, c’est par crainte de l’article 19 du Règlement qui prévoit une pénalité allant jusqu’au triple de la taxe éludée. Ils en veulent d’autant moins qu’il est bien précisé que le city manager organisera des événements dans le centre ville pour y attirer la clientèle tandis que dans les quartiers ce sont les commerçants qui devront se débrouiller entre eux, inventer des manifestations, soi-disant avec son aide, son coaching, encore un mot et une notion importés, mais M. Châtelain, bijoutier à la Louve, et bien d’autres, jugent que le City Manager ne comprend décidément rien à la réalité du terrain, fin de citation. J’habite sous-gare. Vous pouvez bien imaginer que Yosémite ne veut pas payer pour que ses clients aillent chez Schaeffer sport, ni Durig pour qu’ils choisissent les chocolats de Manuel, ou l’épicerie fine Sanga pour qu’on achète les tommes de Manor. Quant aux manifestations de quartier, qui n’ont pas attendu le city manager, si elles favorisent la convivialité, la mixité, fidélisent la clientèle et diminuent probablement les incivilités, elles n’amènent pas un client de plus aux commerçants, ils en sont convaincus.

Jeudi prochain c’est la verrée de Yosémite, au bd de Grancy, un magasin de sport qui n’a cessé de s’agrandir. La soupe à la courge et les pâtes de coing préparées par les guides et leurs femmes seront délicieuses, les rencontres sympas, on fera des projets de course, on échangera des expériences sur le matériel, choisira ce qu’on viendra acheter. Le service après vente y est parfait, les conseils judicieux.  Et sûr que les commerçants et les bistrots alentour ont tout à gagner de ce rendez-vous. Yosémite n’a pas besoin d’un citymanager. Chez Sanga, il y a une chaise où peuvent s’asseoir les personnes âgées, on prend le temps de parler un brin, on s’est spécialisé dans des articles du terroir, des fruits et légumes triés et de qualité. Vous choisissez et si nécessaire une personne viendra vous apporter votre cabas à la maison. Là encore, ils n’ont pas attendu le City manager et permettent à une personne légèrement handicapée d’avoir sa place à Montchoisi.

C’est ça le + qui garantit une clientèle aux magasins de notre ville. Et pas les bastringues mercantiles qui favorisent surtout les pickpokets et la consommation d’alcool.  Et défavorisent en réalité la plupart des commerçants, car la somme à dépenser reste la même où qu’on la dépense. Ce qu’on a acheté au centre, on ne l’achètera pas dans son quartier. Et malheureusement  c’est aussi pousser à l’endettement, parce que l’article acheté un peu inconsciemment une nuit d’ouverture prolongée, s’ajoute aux dépenses faites dans les grands supercentres à l’extérieur.

Les Lausannois, eux, c’est le retour des commerces de proximité dans leurs quartiers qu’ils souhaitent. Boulangerie, épicerie, boucherie, papeterie, quincaillerie, électricité, etc. Nous sommes nombreux à nous lamenter de s’entendre répondre, si on cherche un abat-jour, un pot de peinture  ou boîte de clous, allez à Bussigny, Crissier, Aubonne. Des commerces de détails, variés, avec du personnel qualifié, avenant, qui sait ce qu’il vend, qui peut conseiller le client, voilà ce que souhaite le chaland et ce qu’ont fort bien compris, sans city manager, certains commerçants de quartier et du centre. Favorisons l’ouverture d’autres magasins de ce genre, éventuellement par des allègements taxes et de loyer au début de leur installation, en multipliant les rues piétonnes qui permettent de faire du lèche-vitrine, en proposant des transports urbains gratuits au moins les samedis et à certaines occasions. Mais pas en inventant d’inutiles animations consuméristes et en multipliant des commerces de luxe, des boutiques de vêtements et de chaussures, ce qu’était précisément sensé éviter le marketing urbain.

Le City management, non merci. Lausanne veut être une ville où il fait bon vivre, et pas un paradis du shopping, un hypermarché, où le client est manipulé. Cela réussit ailleurs, au Canada, en Grande Bretagne? Sauf que nulle part le City management n’est entre les mains d’un groupement privé qui pratique une taxation obligatoire non volontaire des commerçants. Et de toute façon, on n’est pas ailleurs, on est à Lausanne.

Myriam Tétaz